Mathias Malzieu (Dionysos): "Je vis désormais au plus-que-présent"

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Mathias Malzieu est d'ailleurs. On l'a connu avec l'âme d'un Jedi, il a eu une horloge greffée à la place du coeur, et il a fini en cascadeur raté. Mais, en pleine promo de l'adaptation cinématographique de "Jack et la Mécanique du Coeur", le retour à la réalité est brutal. Il apprend qu'il souffre d'une aplasie médullaire, qui nécessite une greffe de moelle. Cloitré à l'hôpital, il entame la rédaction de son journal. Aujourd'hui, ce grand enfant d'1m66 (un peu plus qu'et demi) se raconte dans "Journal d'un vampire en pyjama". Un livre et un album poignants à découvrir au plus vite...

Mathias, par le passé, tu t'es toujours caché derrière des personnages. Cela n'a-t-il pas été trop difficile d'être cette fois aussi personnel dans l'écriture?

"C'était un choix intuitif. D’habitude, je ne choisis pas de me cacher. C’est que je suis plus juste en jouant un personnage. C’est le principe de la Comedia Del Arte. Là, je me voyais mal parler d’une maladie rare chez une femme qui accouche à Düsseldorf en 1999. Je me suis mis à écrire un journal. Si j’avais attendu, je n’aurais pas eu les mêmes principes de réalité et de vérité. Quand j’ai commencé à aller mieux, j’ai fait un vrai travail littéraire. J’ai juste enlevé les jours que je trouvais redondants. Ce travail a été fait il y a un an. Je n’ai plus eu de transfusions à partir de Noël. Ils m’ont enlevé le cathéter le 24 décembre. J’ai bossé sur une vraie V1 du livre jusque mars. Il Dionysos6.jpgfallait que je monte mon bâtiment avec des échafaudages, des photos, des illustrations. Il y a trois ans, je n’aurais pas vu l’intérêt d'un livre autobiographique. J’aurai pu faire un livre sur l’architecture des hôpitaux parisiens, mais je n’en aurais pas eu envie de le lire. Cette épreuve, ça a été mon plus gros concert."

Le groupe a-t-il directement souhaité mettre en musique ton journal?

"Je leur ai posé la question, et ils ont directement été partants. Au début, il y a le choc aussi. Il y a tout qui explose. Même le groupe devient dérisoire. Tout part dans un tourbillon."

Et le ton de l'album est, forcément, moins rock n' roll...

"Je ne suis pas d’accord. Techniquement, oui. Comme c’est un journal, il y a moins d’imagination. Mais faire une chanson comme "Hospital Blues" dans une chambre stérile, en voix de tête à 6h du matin parce que je ne veux pas réveiller les autres, je trouve ça rock n’ roll. J’ai toujours trouvé Léonard Cohen plus rock que Metallica. Cela ne m’empêche pas d'adorer Iggy Pop, les Pixies et Nirvana. Je ne le renie pas. Et quand je monte sur scène, le démon d’adrénaline revient. Au-delà de ces problèmes de santé, je commençais à en avoir marre de me faire mal. Je vieillis. Je me suis fait des claquages aux deux mollets. Je faisais une heure de kiné avant et après. J’avais des straps sur les mollets pendant les trois quarts de la tournée. Socialement, je vivais moins avec le groupe. Peut-être que j’aurai envie de faire un disque de punk rock dans trois ans, je n’en sais rien. Le plus important, c’était d’être dans le plus-que-présent. J’ai baissé le tempo spontanément. J’ai des chansons très intimes. Je n’avais pas envie de le faire avec d’autres. J’étais même prêt à ce qu’on n’appelle pas ça Dionysos. Mais ça devait sortir maintenant. J’ai enregistré 8 chansons , qu’ils ont réarrangées pendant que j’étais en greffe de moelle. Pour moi, c’est le disque le plus Dionysos de tous.  Notre ADN, il est plus large que celui d’un simple groupe rock."

Pourquoi avoir repris "I Follow Rivers" de Lykke Li?

"C’est une histoire assez jolie. C’est issu d'une discussion avec une infirmière, qui aimait bien cette chanson. J’ai pris ma guitare et je la lui ai jouée. Après, c’est devenu un code. Quand elle passait dans le couloir, elle tapait dans Dionysos5.jpgles mains et je la jouais. Il y avait un côté chasse au trésor, bouteille à la mer. En plus, sur le disque, ça donne un côté interlude. J’aime beaucoup la dualité entre deux faces sur un vinyle."

Quel regard rétrospectif portes-tu sur l'expérience "La Mécanique du Coeur"?

"C'était fabuleux. C’est dix ans de ma vie. Cela m’a appris énormément de choses, en termes de se mettre dans les conditions d’avoir des surprises. Tout est parti d'une petite flamme, et ça s'est terminé en film. La petit flamme, il fallait la garder en vie malgré les courants d'air, et l'ouvrir. L’histoire, elle se résume en deux trucs et elle a fait dix ans de ma vie. Dans la même journée, tu finis par enregistrer Eric Cantona, Jean Rochefort, Rossy De Palma, le tout avec des sons d'horloges captées dans le Berry avec un petit micro. Puis tu te retrouves à faire ton premier live au Grand Journal. Et là je mets la fille avec qui j’étais à ce moment-là sur la tête de Denisot. Et à la pub, tu as Besson qui se dit intéressé par ton idée de film. Tout ça était extraordinaire."

Quelle fut l'importance de Luc Besson?

"Il a eu un rôle starter complet. C’est lui qui a décidé qu’il voulait produire le film. C’est un vrai coach. Il a l’intelligence de savoir se mettre dans l’univers de quelqu’un. On m’avait mis en garde. Il m’a fait bosser. Il n’a pas essayé d’en faire un Disney. Pendant la tournée de "La Mécanique du Coeur", je venais bosser avec lui tous les lundis. Des petits beurres, des pâtes, il allait coucher ses gamins et puis on bossait. J’arrivais avec le script et il me posait des questions. Cela se passait super bien. Je suis venu un jour, fatigué et en ayant moins bossé. On a bu un café, on a discuté de tout et de rien, il m'a dit de rentrer chez moi. Je peux te dire que la semaine suivante, j’étais en place. C’est avant tout un passionné d’histoire et de cinéma. On ne retient que le côté industriel, mais il a défendu de très beaux films. Et tout ça, comme il réussit, on n’en parle jamais. Je ne me fie jamais à l’image. Ne m’intéressent que les gens qui sont créatifs. Je ne vais pas commencer à moins aimer Björk parce qu’elle a vendu plein de disques ou à trouver Chaplin nul parce qu’il est connu. J’aime les choses parce qu’elles me plaisent. J’écoute aussi des choses lo-fi enregistrées sur un quatre pistes, parce que les chansons sont Dionysos2.jpgbelles. J’adore Magnetic Field, même quand ils enregistrent avec un banjo désaccordé. Le bon exemple, ce sont les White Stripes. Je les avais vus avec Steve Albini dans un bar à Toulouse, devant 60 personnes. C’était génial. Six mois plus tard, ils faisaient le Zenith de Paris. Mes amis n’avaient pas trouvé ça bien. Mais, c’était le même concert, sauf qu’il y avait plus de monde et que les gens connaissaient les paroles! Je trouve ça d’un snobisme absolu."

La tournée sera-t-elle également différente?

"On ne jouera que dans des salles assises. On veut installer un rapport à l’écoute différent. Ce que tu perds en performance sportive et en énergie brute, tu le gagnes en qualité d’écoute et en convivialité. Tu as moins l’impact, mais tu peux être plus subtil. Ce sont des choses vers lesquelles je vais spontanément. De toute façon, j’ai un démon en moi. Je peux donner autant sans me faire mal à chaque concert. Je ne regrette pas le passé, car c’était sincère. Mais je donnais plus que j’avais. Maintenant, je veux le donner émotionnellement. C’est pas grave si je n’ai pas fait trois sauts à chaque coup de cymbale. Je ne dois pas non plus me brider. Cela fait des années que mon ostéo me dit de me calmer. Je me déglinguais d’emblée. Les gens qui me fascinent, ce sont des gens qui ont su évoluer. Des Nick Cave, des Tom Waits ou des Björk, ne font pas la même chose qu’il y a dix ans. Iggy Pop, lui, j’ai toujours l’impression de voir ce qu’il fait il y a 20 ans. Mais je l’aime toujours autant. Ah s’il pouvait débarquer plus calmement comme il l’a fait à un moment... Avec sa voix, on aurait dit Lee Hazlewood."

Quel regard portes-tu sur l'enfance, qui est omniprésente dans tes oeuvres?

"Le rapport à l’enfance, c’est l’instinct, l’intuition et la spontanéité. Ce n’est pas forcément régressif.  Les meilleurs professeurs et les artistes que je préfère, ils ont gardé une part d’enfance. Ce qui ne veut pas dire qu’ils se prennent pour des enfants. Je ne me prends pas pour Peter Pan, je ne veux pas avoir encore 11 ans. Par contre, je veux me rappeler de la spontanéité et du côté non filtré des sentiments. On retrouve ça chez Charlie Chaplin, Bjork, Tom Waits ou Jacques Brel. J’aime ma vie d’adulte, au-delà des problèmes de santé. Je n’ai pas envie d’être coupé du monde et d’être tout le temps dans le rêve ou l’enfance. Mais je veux y avoir accès, et c’est la passerelle entre les deux qui m’intéresse, ce petit no mans land. Le passeur , ça peut être un personnage, un livre, une chanson, une rencontre,… C’est Cocteau quoi!"

D'où te vient cette fascination pour le skateboard?

"C’est un truc de copains. Quand j'étais gamin, je descendais dans le lotissement. Et puis, j’ai totalement coupé avec le skate. Quand je suis arrivé en ville, c’était devenu un truc très sérieux. Il fallait être habillé selon un certain code, il fallait faire des figures. Or, ce que j’aimais, c’était juste glisser. Même m’asseoir dessus comme un con. Du coup, je me suis désintéressé du skate comme je me suis un moment désintéressé de la guitare pour les mêmes raisons. Puis, il y a eu un concert en Suisse, au Paleo. Là, je vois des mecs avec des très longues planches, comme dans les années 60. J’ai essayé, et j’ai adoré. Depuis, je n’ai jamais arrêté. Tous les jours, je vais à mes rendez-vous comme ça. J’ai fini par avoir une collection, avec beaucoup de skates old-school. Il y a un côté surf de bitume. En plus, j’ai beaucoup d’idées qui me viennent en skate. La chanson « Skateboarding sous morphine », ça fait partie d’un carnet que je tiens. J’ai appelé ça les « Skateboarding Poetry ». Je prends l’air, et je me lâche. J’ai écris cette chanson en rentrant en skate de l’hôpital. Par rapport à mes problèmes de santé, ça m’a permis de rester connecté à ce que je suis. L’identité est importante, car l’ego est complètement déchiré. Et c’est dangereux pour le désir. J’ai été très sérieux. J’ai pris mes médicaments et j’ai suivi les recommandations. Le seul truc où je n’ai pas fait ce qu’on m’a dit, c’est le skate. C’était interdit par principe, car je ne pouvais surtout pas tomber. Mais c’était une façon de rester moi-même sans pour autant prendre des risques."

 > Un entretien de Christophe Van Impe


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