Sharko: "Aujourd'hui, le décalage il est à l'intérieur"

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Sept ans après "Dance to the Beast", et après une parenthèse solo aussi salvatrice que réussie, David Bartholomé est enfin de retour avec Sharko. L'attente a été interminable et douloureuse, mais elle en valait la peine. Car "You don't have to worry" est un putain d'excellent album. Il sortira le 8 avril et le groupe, qui a retrouvé le feu sacré, sera en concert à la Rotonde le lendemain. Nous avons rencontré David, autour d'un thé à la rose, quelques heures seulement après les attentats de Bruxelles.

David, j'imagine que c'est un peu compliqué de parler musique, vu les événements...

"La première chose qui me vient à l'esprit, c'est qu'il faut continuer à vivre. Quand il y a eu les attaquants au Bataclan, j'ai été heurté de plein fouet. On touchait au secteur du jeune qui va aux concerts. Je connaissais des gens qui étaient dans la salle, notamment Guillaume B. Derchef, qui écrivait pour les Inrocks. J'ai souvent joué au Bataclan. C'est une superbe salle. Le soir du 13 novembre, je suis allé coucher très tôt. Je ne l'ai appris que le lendemain matin. J'avais 15 messages sur mon portable. Il y avait de fortes probabilités que je connaisse des gens sur place. Mais je n'ai pas voulu céder à la dramaturgie et commencer à envoyer des textos à tout le monde. Il faut laisser aux gens le temps de regagner la surface. Le samedi à 15 heures, un copain à tenté de joindre Guillaume via son épouse. Elle lui a répondu qu'il était dans les victimes."

As-tu eu des appréhensions avant de remonter sur scène après les attentats de Paris?

"Non. Je ne dis pas qu'on n'y pense pas, mais pas au point d'avoir une appréhension ou d'être timoré. Le week-end qui a suivi, les gens n'avaient pas envie de sortir. La décence et la dignité faisaient que les gens avaient plus besoin d'être accrochés aux nouvelles. Mais après, la vie doit continuer. Le boulanger doit continuer à faire son pain. Ce que j'ai trouvé très beau et audacieux, c'est que le championnat de Belgique de football ne s'est par exemple pas arrêté. J'ai trouvé que c'était un beau signal. Il fallait continuer de divertir. Aujourd'hui, ça touche Bruxelles. Mais, c'était tellement prévisible. Il ne fallait pas être un grand tacticien de la politique ou du terrorisme pour s'en douter."

On va quand même parler musique... Il y a deux ans, pendant la Coupe du Monde, je t'avais croisé. Et tu avais été très mystérieux autour d'un éventuel retour de Sharko. Y avait-il vraiment encore un doute?

"Oui, le doute était présent. Nous avions répété et enregistré beaucoup de choses pendant huit mois, jusqu'à juillet 2013. J'étais hyper découragé car j'ai osé admettre qu'il n'y avait rien de bien là-dedans. J'ai eu un vrai coup de massue. Tous les morceaux sont partis à la poubelle. J'ai mis du temps à m'en remettre. J'étais décontenancé, sans ressource, sans revenu, sans idée. J'étais vraiment dans la merde. En juillet 2013, on m'a proposé de jouer de la basse dans un groupe français. J'ai accepté, et ça m'a fait du bien. C'était un travail d'humilité, je pensais à autre chose. Je me suis un peu laissé aller. Pendant la Coupe du Monde, j'avais deux ou trois chansons et on reprenait les répétitions après un an. C'était un peu tôt pour dire que nous étions sur la bonne voie, car je n'avais rien en mains..."

En quoi était-ce si mauvais que ça?

"J'étais hyper exigeant. J'étais mal à l'aise avec tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une posture. Avec le recul, j'avais raison. Sur le morceau "You don't have to worry", il y avait à la base un beat très dance. Dans ma façon de chanter, c'était horrible, je braillais."

As-tu pensé tout laisser tomber?

"On ne se le dit pas aussi brut de décoffrage. Mais je me suis demandé si j'étais encore aguerri, si je n'étais pas trop vieux. Le déclic, ça a été d'accepter un boulot de merde à Roubaix. J'étais tellement malheureux que je me suis dit qu'il y avait certainement moyen de faire mieux. C'était impossible que je ne m'en sorte pas. Je me suis ditSharko2.jpg que ça allait aller... you don't have to worry! J'ai vraiment été convaincu de l'idée de relancer Sharko en avril 2015. J'avais envie d'être aspiré pour m'en sortir. Il y a eu la rencontre avec Christophe Waeytens, qui m'a poussé avec ses mots. On a enregistré des guitares, et je me suis rendu compte que ça sonnait très bien. Nous sommes allés dans un studio à Bruxelles, c'était un rêve de gosse. Après le troisième jour de mix, j'étais convaincu."

Qu'as-tu retiré de ton expérience en solo?

"J'ai été déstabilisé par l'échec de l'album "Dance on the Beast". Je trouvais que j'avais été à côté de la plaque. Je m'en voulais. Si je voulais être artiste, c'était pour avoir des antennes et capter des trucs. Je devais me remettre en scène et en confiance. Plutôt que de tout de suite monter sur un cheval, vaut mieux d'abord monter sur un âne ou un poney. Le côté champêtre, sans pression, jouer des petites chansons en étant plus bucolique et sans se prendre la tête sur la production et le son, tout ça m'a fait un bien fou. Je ne savais pas que Sharko allait reprendre par après, mais je savais que je soignais un truc qui avait été dérouté. C'était une parenthèse essentielle."

Pourquoi avoir mixé l'album à New York?

"Il fallait que je me fasse aider par un vrai professionnel ayant le bagage et la connaissance technique qui me manquaient. J'avais des noeuds dans les chansons. C'était de la chirurgie. On m'a alors parlé de Mark Plati. Quand tu fais de la musique pop rock en anglais, c'est important de te baigner à un moment donné dans un univers anglophone. Il te faut un Américain qui te reprend sur la grammaire du texte ou sur ton accent. Quand il ne te dit rien, c'est rassurant. A force de côtoyer des Américains, tu as une sensibilité plus exacerbée à certains endroits."

En plus, les conditions climatiques étaient assez particulières!

"A fond, ouais. Mais c'était tellement bien vécu localement! Ici, les gens s'inquiétaient pour nous. Alors que là-bas, les Américains se prenaient en selfie dans la neige, faisaient de la luge dans Central Park, on a même vu un gars faire du ski de fond sur la 5e Avenue. Quand je suis revenu, j'avais la banane. J'ai compris que c'était bon."

Dans tes influences, tu as souvent cité la musique classique. Est-ce encore le cas?

"J'aime bien Wagner pour le côté tonitruant, pour les grandes explosions. Je n'aime pas tout hein, car ça me gave. J'écoute de tout. Je peux aller de Ravel première époque, jusqu'à Eric Satie."

Mais le pop rock, tu évites?

"Dans la mesure du possible, car ça risque de perturber ton travail, de te donner de fausses bonnes idées. Du coup, je prends une bulle d'air en écoutant d'autres choses. J'aime bien écouter du jazz,, car je ne comprends rien et ça m'aère la tête. Quand je veux vraiment rire un coup, j'écoute du jazz fusion des années 70 comme Weather Report. Je tiens 15 minutes, mais je sais que ça me fait du bien."

Sharko est sur le devant de la scène depuis 1999. En quinze ans, es-tu satisfait de l'évolution de la scène belge?

"Il y a eu une extraordinaire vague belge, mais je me dis qu'on aurait pu aller encore plus loin. Aujourd'hui, il y a un dynamisme dans les groupes qui surgissent, malgré la difficulté et la tristesse du secteur. Ce sont des artistes qui ont une vision et qui la défendent tant bien que mal. J'aime beaucoup Great Mountain Fire. Nicolas Michaux a son sillon aussi. Et comment ne pas penser à Alice on the Roof au moment où tout le monde en parle en France?"

Comment arrive-t-on encore à se motiver vu l'évolution du secteur?

"C'est un idéal de création. On a une vision et on essaie de la défendre. Tu ne dois pas le faire en te disant que tu vas être endetté pour trois ans. Tu ne le fais même pas pour la gloriole, mais juste pour la satisfaction."

Parviens-tu encore à être un "artiste décalé"?

"Par le passé, le décalage était plus excentrique. Désormais, je me contente d'un décalage à l'intérieur. Avant, j'aurais été jusqu'à faire un strip tease et à faire chanter ma chaussure. Aujourd'hui, sur un morceau comme "Woody", tout le surréalisme est à l'intérieur du texte. Et ça, ça me convient. Je crois être devenu plus réservé. C'est l'âge..."

Tu es un grand fan de football, même si tu prétends le contraire...

"Je ne comprends plus rien au football belge. J'ai du mal à adhérer à cette histoire de playoffs. Je ne suis pas capable de te citer trois joueurs évoluant en Belgique. Je sais juste que Preud'homme entraîne à Bruges. Techniquement, la Belgique c'est quand même pas top. Quand tu compares avec un match de Leicester, il y a un monde de différence. Mais j'adore le football français, et je suis la Ligue 1 car il y a le PSG. J'aime beaucoup cette énergie. J'avais fait un travail de fin d'année sur Socrates. J'avais eu zéro! Pourtant, j'avais bien bossé sur la tactique du Brésil entre 1982 et 1986. Les neuf membres du jury ont cru que je me foutais de la gueule de la philosophie. Il y avait de l'esprit, mais ce n'était pas du foutage de gueule."

Vois-tu des connections entre le football et la musique?

"Je vois des connections dans le déclenchement et la provocation d'idées. Quand tu vois Verratti ou Rabiot prendre le ballon, se diriger vers la droite, creuser, et puis ouvrir à gauche,... ce déclenchement d'idées, tu le retrouves dans la musique. Dans le foot, il y a aussi une question de lignes, de verticalité et d'horizontalité. Tu peux comparer la base rythmique en musique à l'assise défensive d'une équipe. Tu sais qu'une bonne phrase, ce sera un peu comme un but de Giroud!"

Par contre, c'est compliqué d'écrire un bon morceau sur le football...

"Oui, même si je pense que c'est possible. "Excellent", dans ma tête, c'était en partie pour le foot."

> Un entretien de Christophe Van Impe

> Photos de Lara Herbinia

 

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