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  • Abd al Malik: "Daniel Darc était un poète maudit, il ne trichait pas"

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    Cinq ans après « Dante », Abd al Malik revient sur le devant de la scène. Et il surprend en s’adjoignant les services de Laurent Garnier, le maitre de l'electro. Ce qui fait de "Scarifications" son album sans doute le plus abouti de tous.

    Comment est née l’initiative de travailler avec Laurent Garnier ?

    « Je l'ai rencontré il y a une dizaine d’années, à un de nos concerts. Il m’a dit qu’il appréciait notre travail. Quelques mois plus tard, il nous a invités sur un titre sur scène au festival de Montreux. Ce fut une merveilleuse rencontre humaine, et on s’est promis de travailler ensemble. On a tenté quelques trucs, mais ça n’avait rien donné de concluant. L’an dernier, alors que je travaillais sur la bande originale de mon film, je me suis dit que je voulais reproduire la sonorité que j’avais aimé dans certains clubs à Strasbourg. Avec Bilal, on a essayé, ce n’était pas satisfaisant. On s’est dit que c’était peut-être le bon moment d’aller trouver Laurent. Il a accepté le projet. Mais, d’entrée, il nous a dit que c’était plus pertinent de séparer le film et un album. Moi, je n’étais pas dans l’idée de faire un album, ça faisait cinq ans que je n’avais plus sorti de disque. Mais cette collaboration était tellement naturelle et fluide… C'était de l’ordre de l’évidence. Laurent, c’est quelqu’un de génial dans tous les sens du terme. J’ai toujours travaillé avec des gens que je connaissais bien. C’est aussi pour ça que je bosse avec des membres de ma famille. C’est un prolongement de moi-même. Je me considère comme un éternel étudiant, j’apprends énormément des autres, et je m’épanouis dans les collaborations. C’est pour ça aussi que j’ai travaillé avec Chilly Gonzales, qui est un homme-orchestre. Cet album, il arrive à un moment particulier de ma vie, et il peut faire office de synthèse de plein de choses. »

    "Mon fantasme? Collaborer avec Quincy Jones"

    Et au final, ça donne une tonalité encore plus intense à ta musique.

    « Il y a quelque chose qui est dur et sombre, mais qui est lié à l’âpreté du monde. J’ai visité mon MALIK PRESSE-10.jpgobscurité intérieure. C’est un tunnel, et il y a la lumière au bout. Ma musique est dure, mais comme le monde l’est. En même temps, il y a cette idée de ne pas se laisser contaminer par le monde. »

    Avec qui rêverais-tu de collaborer ?

    « Tu sais, par contre, j’essaie de ne pas préméditer. J’essaie de faire en sorte que ce soit la vie qui m’amène à des collaborations. Après, évidemment que j’ai des fantasmes. Travailler avec Quincy Jones et toute l’équipe de « Thriller », ce serait fabuleux. Mais en même temps qui sait, car il est encore là. »

    Sur l’album, il y a ce merveilleux morceau qui rend hommage à Daniel Darc. Pourquoi lui ?

    « Avec Daniel, on s’aimait beaucoup. C’est quelqu’un que je considérais comme un frère. Daniel, c’est l’archétype du poète maudit. Ce sont des gens qui sont êtres humains jusqu’au bout, qui ne trichent pas. Même si, au bout du compte, ça leur coûte la vie finalement. Je voulais lui rendre hommage, car c’est quelqu’un que j’ai aimé et que j’aime énormément. Son album « Crève-cœur », il est fabuleux. Je l’ai découvert aux Francofolies de Spa, où j’accompagnais ma femme Wallen. Ils avaient le même régisseur. J’étais en backstage et j’ai assisté à quelque chose de sensationnel. On a fait la « Tournée des Aventuriers » ensemble. Quand j’ai écrit ce morceau, j’ai pensé à une écriture à la Aragon. »

    C’est important pour toi de rendre hommage aux artistes que tu respectes ?

    « Il y a de l’admiration et du respect, mais il y a aussi de l’amour. Et c’est la même chose pour Juliette Greco. Juliette, c’est un hymne à la singularité. C’est un peu ma marraine dans le métier, elle m’a porté. Et Gérard, son mari, c’est mon parrain. Elle a inventé la femme moderne. Elle a donné sa chance à des gens qui étaient des inconnus à l’époque comme Jacques Brel ou Serge Gainsbourg. »

    Penses-tu que des artistes contemporains pourraient encore laisser une telle trace ?

    « En tout cas moi, j’ai cette humble ambition. Il y a cette idée que je travaille une œuvre, et que cette œuvre elle est plus grande que moi. Un disque, ce n’est pas un acte anodin. C’est une projection de son monde intérieur, c’est un don de soi. C’est puissant. Sans prétention aucune, je veux juste laisser une trace. »

    "Les artistes, ils sont là pour dire non"

    Pratiquer le name-dropping, c’est une manière de n’oublier personne ?

    « Oui, parce que ça fait sens avec ce que je raconte. Mais aussi car j’ai envie de montrer que les artistes, c’est une communauté de personnes, qui nous appellent à notre humanité. Nous, on est êtres humains jusqu’à la fin, pour le meilleur et pour le pire. Si un artiste est une crapule, il sera une crapule jusqu’au bout. Tous les artistes sont des gens réels, concrets, entiers, qui ne trichent pas. A partir de ce moment-là, tu peux parler de Britney Spears comme des frères Dardenne. Ils te disent, d’une manière ou d’une autre, de ne pas perdre ton humanité. Or, quand on est dans un train-train quotidien, l’inadmissible on va finir par le trouver admissible, les choses aberrantes deviennent normales. Nous autres artistes, on est là juste pour dire « non », pour ne pas être dans le mouvement général. »

    Venons-en à Jacques Brel…

    « Si tu connais mon histoire, tu sais que Jacques Brel compte énormément. J’ai eu la chance de travailler avec Gérard Jouannest, son pianiste. Brel, c’est un artiste au complet, c’est un modèle, c’est un référent. »

    Que penses-tu de Stromae, qu’on compare justement souvent à Brel ?

    « Je pense qu’il n’y a pas de successeur à Brel. Il nous a tous inspirés, d’autant plus si on est belge. Stromae, c’est un grand artiste quoi qu’il en soit. »

    Quand tu vois qu’il remplit le Madison Square Garden, tu te dis qu’il y a moyen de chanter en français et de s’imposer aux States ?

    « C’est fabuleux ce qui lui arrive. L’ambition n’a pas de limite, et la réussite d’artistes comme ça nous le prouve. Nous, Européens, nous n’avons rien à envier aux Américains. Ce n’est pas tant que ça me laisse rêveur. C’est plus le fait de voir que c’est possible. »

    Le cinéma, c’était une respiration essentielle ?

    « Je ne l’ai pas vécu comme ça. C’est juste que j’avais aussi envie de m’exprimer dans d’autres médiums comme le cinéma ou la littérature. Le cinéma, c’est l’art culturel absolu. Tu n’as pas besoin d’une éducation particulière pour entrer dedans. C’est un miroir d’humanité, qui te touche directement. J’adore le néo-réalisme italien, c’est très inspirant. Le couple Canet-Prévert, le réalisme poétique, aussi. Mais en même temps, je suis aussi un grand admirateur de Christopher Nolan ou de Martin Scorsese. Quand tu vois un film de Kurozawa, ça relève carrément de la dextérité. »

    "Charlie Hebdo? La liberté d'expression ok,

    mais il y a aussi une responsabilité"

    Que ce soit dans la musique ou dans le cinéma, il y a toujours l’engagement et des prises de position très fortes.

    « Dès qu’un artiste s’exprime, il fait passer un message. Et c’est assez courageux de faire ça dans une période assez obscure. Même un chanteur de charme, il s’engage, il dit quelque chose sur le réel et le monde. Donc quand tu me parles d’engagement, c’est un peu un pléonasme, c’est redondant. Pour moi, un artiste est fondamentalement engagé. »

    Tu t’étais exprimé de manière assez virulente sur la responsabilité de Charlie Hebdo. Près d’un an plus tard, gardes-tu cette position par rapport au rôle des médias dans la montée de l’islamophobie ?

    « Je suis résolument et profondément un homme de paix. La liberté d’expression, elle est consubstantielle à l’idée de démocratie. Mais la responsabilité aussi ! Dans tous les métiers, journalisme compris, il est important d’avoir de la déontologie et de faire preuve de recul. Aujourd’hui, avec la notion de buzz, ça amène à des excès dangereux. A cause de ce jusqu’au-boutisme et de cette évolution, on a quand même tué des gens quoi… C’est important de prendre acte de ça, et d’agir en conséquence. On se doit de respecter toute vie, même si on n’est pas d’accord avec quelqu’un. Puis après derrière, il y a eu tous les amalgames. Je suis quelqu’un du juste milieu, un homme d’équilibre. Tout ça, c’est un combat. Car on peut facilement virer dans une forme de violence verbale ou physique. On vit une époque qui est pauvre dans ses élites, mais qui est riche dans le dynamisme de sa jeunesse. Cette jeunesse, elle entend ce qu’on dit nous les artistes. Je suis juste pressé du moment où cette jeunesse va prendre la place de cette élite qui n’est pas du tout agissante positivement. Et l’inquiétude, elle ne s’arrête pas à l’islamophobie. Il y a aujourd’hui aussi la question des réfugiés. On est dans une période particulièrement sombre. Néanmoins, on doit continuer à avoir de l’espoir. Car c’est nous qui changeons le monde, même si plein de gens essaient de nous faire croire qu’on n’a aucune incidence. Nous les artistes, on parle de rêves, d’utopies. C’est de là que part le changement dans le réel. On commence par rêver, puis on actualise dans le réel. C’est important que les gens rêvent. Si on a envie de voir l’état d’un pays ou d’une nation, on commence par regarder comment elle traite l’art. Et ce n’est pas très brillant pour le moment. »

    "Hatem Ben Arfa s'est excusé,

    mais le mal est fait"

    En 2012, dans une interview accordée au journal « L’Equipe », Hatem Ben Arfa t’avait accusé de l’avoir endoctriné dans une secte. Comment cela s’est-il terminé ?

    « Par un coup de téléphone d’Hatem Ben Arfa, qui s’excuse. Il m’a dit qu’il avait fait n’importe quoi. Encore une fois, ça nous montre comment des personnalités peuvent être dans une situation psychologique et mentale fragile, et en viennent à en mettre d’autres dans une situation grave. Il a fait des accusations graves vis-à-vis de quelqu’un qui a une vie de famille. Mais bon, encore une fois, je suis un homme de paix. J’accepte les excuses, mais le mal était fait. Mets-toi à ma place, et tu comprendras les dégâts qu’il a pu faire…En même temps, je suis un grand garçon. Et quand tu es une personnalité publique, tu t’exposes à ce genre de choses. Comme me dit ma mère, il ne faut pas prendre que les bons côtés du métier. Il y a des mauvais côtés, mais ça reste viable. Il y a des gens qui vivent la vraie misère, je ne vais pas me plaindre à cause de deux ou trois scandales basés sur des mensonges. »

    > Un entretien de Christophe Van Impe