FAUVE ≠: "Ni des génies, ni des grosses merdes"

Mystérieux, fascinant et captivant, FAUVE ≠ constitue le phénomène musical du moment. A quelques semaines d'un deuxième passage aux Nuits du Botanique (le 22 mai au Cirque Royal) et alors que l'album "Vieux Frères" vient de sortir, nous avons rencontré trois des membres du collectif parisien. Empreint de pudeur, voici leur récit:

Il y a chez vous une volonté de discrétion et d'anonymat. Et en même temps, vous faites la Une des Inrocks et Libération vous consacre sept pages. Comment parvenez-vous à gérer ça?

Vieux Frère 1: "C'est assez simple. Il faut juste être clair sur ce que ça implique pour toi de te fixer ce genre de contrainte. C'est hyper important pour nous et on n'a pas envie de faire de compromis. On est prêt à avoir moins de visibilité dans les médias. Si jamais on fait une couv' ou s'il y a simplement un article, on préfère ne pas le faire plutôt que d'être obligé de donner une photo de nous. Quand on rencontre des journalistes de Libération par exemple, on ne veut pas apparaître. On ne veut pas qu'on puisse nous identifier. Sinon on ne se rencontre pas, c'est pas grave. Il n'y aura pas l'article, tant pis. FAUVE ≠ est trop important dans nos vie que pour le compromettre pour ce genre de choses. On ne l'a pas fait pour ça. Comme la télé, tu vois. Nous, on n'ira pas en télé, on le sait. On nous a proposé plein de trucs hein. Mais on n'ira pas. Tant pis, ce sera moins gros. Il y a beaucoup de refus de notre part. La télé, c'est systématique. Honnêtement, on nous a proposé presque tout ce qui est possible d'imaginer comme émissions quand tu es un groupe de musique, un projet artistique. On a tout refusé."

Pourrait-on rapprocher votre volonté d'anonymat de celle d'un groupe comme Wu Lyf?

VF1: "De ce que je m'en souvienne, Wu Lyf c'était discret au début. Et puis ils ont vite commencé à faire de la télé dans tous les sens. Nous, c'est exactement ce qu'on ne veut pas faire. Il y a la question de savoir pourquoi on le fait. Daft Punk, je pense qu'il y a un concept artistique. Le coup des robots, ils doivent bien se marrer. Un mec comme Banksy qui fait des graffitis, c'est un truc purement légal. Nous, il y a de la pudeur, de la timidité. Wu Lyf, je ne sais pas ce qu'il y avait derrière. Si c'est juste pour faire le buzz, et puis t'afficher partout, je trouve ça bizarre. C'est un truc qu'on n'est pas du tout prêt à faire.."fauve2.jpeg

 Ne risquez-vous pas d'un jour ne plus avoir le choix?

VF2: "On a toujours le choix."

VF1: "Encore une fois, il faut juste être clair sur ce que ça implique. On sait qu'on ne sera jamais un groupe mainstream ou populaire. Parce qu'on n'ira jamais à la télé et qu'on ne montrera jamais notre gueule. Mais ça n'a aucune importance. C'est pas grave, c'est pas pour ça qu'on l'a fait."

Quelle est la part autobiographique des textes de FAUVE ≠?

VF2: "100%. On parle de nos vies. Ou en tout cas de ce qu'on vit ou de ce que vivent nos proches."

Pourrait-on s'orienter, à l'avenir, vers un FAUVE ≠ moins désenchanté?

VF1: "Peut-être plus apaisé. On se dirige tout doucement vers quelque chose qui ressemble plus à la deuxième partie du disque "Vieux Frère", avec des titres comme "Vieux Frère", "Lettre à Zoé", même "Loterie". Il y a un peu plus d'apaisement. Parce que grâce à Fauve, grâce à ce truc invraisemblable qui nous est arrivé, on a retrouvé certaines choses qui nous manquaient. Comme l'estime de nous-même. Il y a un peu de colère qui est partie. Cette agressivité aussi qu'on avait au fond de nous il y a quelques années et qu'on ressent dans un titre comme "Voyou". On ne parlera pas non plus de notre boulot et de notre boss qui nous gueule dessus parce que ce serait mentir, ce n'est plus la réalité de nos vies aujourd'hui. Par contre, il y a des choses dont on pourra toujours parler parce que ce n'est pas forcément lié. Certains trucs me viennent à l'esprit comme le célibat, la maladie, la peur de l'échec,..."

FAUVE ≠, ce serait donc un peu votre thérapie?

VF1: "C'est une thérapie de groupe, c'est complètement ça. Par contre, on n'a pas la prétention que ça puisse remplacer des séances de psychanalyse. On ne dira jamais à personne: "tiens, écoute Fauve et ça ira mieux". Ce serait terriblement prétentieux. Nous ça nous fait du bien. C'est pour ça qu'on le fait et qu'on n'est pas prêt à compromettre le projet. Ca nous a été trop utile, ça nous a été vital à un moment."

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Quelle durée de vie donnez-vous à FAUVE ≠? Car il y a tellement de fulgurance et de sincérité dans le projet qu'on a l'impression qu'il pourrait nous claquer entre les doigts à n'importe quel moment.

VF2: "Franchement, on n'en a aucune idée. FAUVE ≠, ça s'arrêtera de soi-même quand l'utilité qu'on en a n'aura plus d'objet. C'est un outil qui nous permet de sortir de notre routine et d'aller mieux. A partir du moment où ce ne sera plus le cas, où ça deviendra une routine en soi... C'est super égoïste comme démarche."

VF1: "Mais égoïste dans le bon sens du terme. C'est égocentré. C'est pour ça que ça nous a surpris que ça puisse avoir un écho auprès de gens extérieurs. Il y a une date de péremption à FAUVE ≠. On ne sait juste pas trop quand. Mais on n'aura aucun problème à arrêter le projet."

VF3: "On pourrait imaginer que la partie musicale et écriture de textes ne soit qu'une première partie de l'aventure FAUVE ≠. Et qu'à l'avenir, on pourrait faire autre chose, avec d'autres personnes du collectif qui reprendraient un peu plus d'importance. Et faire, je ne sais pas, des courts-métrages, un bouquin, de la photo,... Passer un moment à ça et ensuite revenir vers la musique."

VF1: "Le plus important dans l'aventure, c'est qu'il s'agit d'une histoire en commun. On est des amis de longue date. C'est pour ça que l'album s'appelle "Vieux Frère". Le véhicule du moment, c'est la musique. Peut-être qu'un jour FAUVE ≠ n'aura plus lieu d'être, mais qu'on continuera. On fera peut-être autre chose, mais pas nécessairement sous le nom FAUVE ≠ et pas forcément publiquement."

FAUVE ≠ divise énormément. Soit on adore, soit on déteste. Mais vous ne laissez personne indifférent...

VF2: "Je ne pense pas que ce soit vérifié. A la base, il y a des gens qui ont une critique ultra-positive du projet, peut-être presque trop. Et du coup, ça enchaîne un contre-coup ultra-négatif. Mais en fait, il y a beaucoup de gens qui ne s'expriment pas, qui ne connaissent pas, qui s'en foutent. Ca polarise à partir du moment où on connaît. Peut-être justement parce que les gens sont entrés dans le projet via une critique ultra-positive, qu'on le leur a présenté ça comme le truc du siècle. Il y a des gens qui disent n'importe quoi quand même. Nous ça ne nous plaît pas dans un sens comme dans les autres. Les critiques genre "ce sont des génies" ou "ce sont des grosses merdes", bin on ne se reconnaît dans aucune des deux."

La critique vous touche-t-elle?

VF1: "Pas trop, non. Ce qui nous touche, c'est quand on sent que les personnes qui vont écrire ou parler de nous ont vraiment compris qui on était et pourquoi on faisait le projet. Et ça nous emmerde vraiment quand on a le sentiment que la personne en face de nous n'a pas bien compris ou nous prend pour ce qu'on n'est pas. Par contre, que les personnes disent que ce qu'on fait est bien ou pas, on y est totalement indifférent. Un coup, quelqu'un va dire que c'est révolutionnaire. Un coup que c'est totalement surcoté, que ça ne vaut rien. Tu dois ne prendre que le positif et te persuader tout seul que tu es un génie? Ou ne prendre que le négatif et t'enterrer six pieds sous terre? Il faut prendre du recul."

A quoi la deuxième partie de "Vieux Frère" ressemblera-t-elle?

VF1: "Sincèrement, on ne sait pas encore. Il s'écrit au fur et à mesure. D'un point de vue esthétique, on ne sait pas trop. Mais la démarche, ce sera la même chose. Un besoin de figer les choses. On va parler de ce qu'on vit. Désormais, on vit des choses différentes. Pas seulement mais quand même. Par contre le style musical, la façon de poser la voix, on ne sait pas encore. Cela s'imposera en fonction des chansons."

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Lors de votre dernier passage au Botanique, votre projecteur avait rendu l'âme après un morceau et vous aviez été obligés de continuer dans le noir. Quel souvenir en gardez-vous?

VF2: "Ah, tu étais là? C'était un peu plus dur!"

VF3: "Mais c'est un super souvenir."

VF2: "On a vraiment adoré, comme à chaque fois qu'on est venu ici."

VF1: "Sur le coup, c'est toujours dur à gérer les imprévus, les problèmes techniques. Il y a du stress car on n'a pas l'habitude. On commence à faire des concerts, mais ce n'est pas un truc naturel pour nous. C'est plus singulier et, au final, on en garde des super souvenirs. Car on se rend compte, et c'était carrément le cas là à l'Orangerie, de la bienveillance des gens qui viennent nous voir. Ce côté, il y a un problème mais on ne te hue pas. C'est plutôt "c'est cool les gars, c'est pas grave, on continue"."

VF2: "Il y a quand même eu un moment de deux ou trois minutes où on se demandait si ça allait repartir ou non. Qu'est-ce qu'on fait? On continue ou on s'arrête? Mais les gens étaient quand même à fond dedans. Tu ne vas pas arrêter le concert au bout d'un titre et demi. On avait envie d'être là."

VF3: "S'il y a un problème avant le concert, tu peux le retarder. Mais une fois que t'es lancé, tu continues."

Vous venez de faire cinq dates consécutives au Bataclan (il y en aura vingt en tout d'ici mai). C'était comment?

VF1: "Super. Même s'il y a ce truc un peu stressant de jouer dans la ville où t'habites. T'as ta famille et tes amis qui viennent. On gère tous ce truc différemment. Mais tu peux jouer devant mille personnes et avoir un trac modéré. Et jouer devant cinq personnes, qui sont ta famille et que tu connais bien, et là complètement flipper. Il y a ce truc un peu chelou."

VF3: "C'est aussi la première fois qu'on jouait cinq soirs d'affilée dans la même salle. Le positif c'est que tu ne dois pas tout désinstaller, tu connais la salle, tu peux travailler le son. Tu te balades un peu dans la salle pour voir comment elle est foutue. Tu as plusieurs jours pour travailler des trucs de scénographie."

VF1: "Et puis tu tentes des trucs. Il y a des trucs qu'on a fait certains soirs et pas d'autres. On apprend encore tous les jours. On n'a jamais appris, donc on part de très loin. Il n'y a jamais eu d'apprentissage réel de ce métier. Pour nous, ce n'est pas un truc normal, logique ou familier."

Quel regard portez-vous sur la scène musicale belge?

VF2: "Moi j'aime bien Girls In Hawaii."

VF1: "Et les Tellers aussi à l'époque."

VF2: "Ghinzu et dEUS bien sûr."

VF1: "Bon après, on connaît les grands classiques comme Brel. Même Stromae, franchement on le respecte grave. Maintenant, je ne sais pas s'il y a une dynamique ou une scène locale."

VF2: "Il y a plein de grands groupes qui viennent de Belgique, donc tu te dis qu'il y a quelque chose qui se passe."

VF3: "Balthazar aussi!"

VF1: "Sincèrement, on accorde peu d'importance à l'origine d'un groupe. Si ça se trouve il y a une scène punk-rock de ouf à Charleroi, mais on n'en sait rien."

< Un entretien de Christophe Van Impe

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