Chilly Gonzales: "La bataille des structures, elle a été gagnée par la musique pop"

Chilly Gonzales, "génie musical " artistiquement boulimique, est de retour avec un nouvel album au piano. Vendredi, celui qui a notamment collaboré avec Daft Punk et Drake revient avec "Chambers", qu'il présentera au Studio 4 de Flagey les 9 et 10 octobre. Ne loupez pas ça, car Chilly Gonzales en live c'est bien plus qu'un simple concert! Nous avons rencontré le Canadien. Il nous explique qu'il n'estime pas faire de la musique classique, il nous déclare une nouvelle fois son amour pour le rap US, et il taille de manière très classieuse un costard à Mathieu Chedid...Chilly1.jpg

Alors, pas trop stressé à l'approche de la sortie de l'album?

"Un peu quand même. Si je ne stressais pas alors je ne sortirais plus d'album. Il y a toujours une certaine forme d'angoisse, on espère un petit tour de magie qui fera que tout se passe bien..."

Êtes-vous sensible aux critiques et aux retours?

"Je ne lis pas toutes les reviews, mais je ne peux comprendre le projet que si je ressens les réactions. Les gens qui suivent le projet de loin, tu ne peux pas les contrôler. Je n'ai pas assez de talent et de statut pour y parvenir. Beaucoup n'aiment pas mes concerts, ou se perdent dans cette image confondante entre le rap et la musique de chambre. Du coup, je me concentre sur les gens qui sont proches du projet, qui y adhèrent. La plupart du temps, la satisfaction musicale atteint 100%. Et si ce n'est pas le cas, si c'est tiède, alors c'est à moi de voir où j'ai confondu ma satisfaction personnelle et celle de mon public. Cela peut conduire à d'autres projets, comme ce livre de piano qu'on a sorti et qui a très bien fonctionné."

Comment fait-on pour accrocher un public "hype" avec de la musique classique?

"Ah mais je ne fais justement pas de la musique classique! Les structures de mes morceaux sont pop et transparentes, alors qu'elles sont profondes en musique classique ou en jazz. Et ça, pour moi ça ne sert strictement à rien. La bataille des structures a été gagnée depuis bien longtemps par la musique pop. Tout ça, c'est venu à travers le rap, musique avant-gardiste par excellence. Mes créations ont toujours confondu les genres. Je ne veux pas de frontières entre le bien et le mal, entre le sérieux et le ridicule. Les rappeurs étaient les premiers à comprendre ça."Chilly3.jpg

A quoi doit-on s'attendre pour les deux concerts à Flagey?

"Je vais faire des titres de rap, des leçons de musique, m'amuser avec le public,... En live, tu ne peux tromper personne. Les gens se demandent parfois si je suis quelqu'un d'arrogant. Mais je suis né pour la scène, c'est le coeur de mon projet. J'adore venir en Belgique. A un moment, j'ai eu un tourneur qui m'emmenait partout en Belgique. Le Cirque Royal, c'est superbe!"

N'est-ce pas justement un peu arrogant de se présenter comme étant un "génie musical"?

"Il faut que je clarifie ça. Sur scène, j'incarne mes fantasmes. Je ne suis pas un génie musical, mais j'aimerais l'être. C'est dans les fantasmes qu'on retrouve le bonheur des gens. Pour moi, un génie musical c'est quelqu'un qui aurait un super pouvoir, qui représenterait le futur de la musique. Quand les gars de Daft Punk prétendent être des robots, on sait qu'ils ne le sont pas vraiment. Quand les rappeurs disent faire de la partie de la mafia, idem. C'est exactement la même chose quand je prétends être un génie musical."

Ca apporte quoi de collaborer à un album comme "Random Access Memory" de Daft Punk?

"J'ai surtout été touché qu'ils me mettent autant en lumière, qu'ils me créditent sur l'album, alors que je n'avais fait qu'un interlude au piano entre deux morceaux. Mais ils ont mis tout le monde sur un pied d'égalité, pour eux c'était comme si j'avais chanté. Avec les gars de Daft Punk, on entretient une amitié professionnelle depuis longtemps. Je me revois encore avec eux aux premières heures de leur projet. Ils sont adorables. Et ce qui est génial chez eux, c'est qu'ils n'ont pas perdu le côté rêveur de la musique."Chilly4.jpg

Cela vous arrive-t-il encore d'être inspiré par d'autres artistes?

"Tout le temps. Surtout par les rappeurs en fait. Dans le rap, ça bouge beaucoup, surtout dans le sud des States. La scène d'Atlanta est très riche. Grâce à Youtube, ces artistes arrivent à s'approprier très vite un public. Je suis fasciné par Drake, il a tout compris lui. Ce que j'aimerais bien, c'est me trouver un mentor. J'adorerais collaborer avec une personne avec de l'expérience et une autorité musicale."

Chilly2.jpgPar contre, s'il y a bien un artiste avec lequel vous ne collaborerez jamais, c'est Mathieu Chedid...

"C'est une histoire qui remonte! A l'époque, j'étais dans la lutte. Je grattais pour trouver de la reconnaissance. J'étais jeune, et je ressentais ce besoin de me distancier des autres musiciens. J'aimais bien le catch avec ces combats mythiques mais tellement factices. Les rappeurs sont comme ça aussi. Or, dans la musique, tout est plus poli et faussement modeste. Aujourd'hui, je préfère consacrer mon temps à ceux qui le méritent vraiment. Ce qui me dérangeait chez Mathieu Chedid, c'est qu'il avait du talent mais qu'il prenait la route trop facilement. Un jour, il est monté sur scène pendant une de mes prestations, sans raison. Il squattait aussi les afters de mes concerts. J'ai pris ça comme un viol. Par la suite, je me suis retrouvé aux Victoires de la Musique. Quand il a reçu son prix, je suis monté à mon tour sur le podium et je me suis posté à côté de lui. Les gens n'ont pas compris, mais moi je trouvais ça très drôle. Il ne m'a pas répondu, mais ses proches sont venus me trouver en me disant: "Mais tu sais, Mathieu il te respecte énormément". J'étais partagé entre la pitié et la frustration. Aujourd'hui, je suis plus vieux. Mes attentes sont désormais en harmonie avec la réalité. Je suis plus dans le peace and love. Je retrouve la personne que j'étais quand j'étais gamin et que je commençais à faire de la musique. Mais je ne regrette rien. C'est juste que blesser quelqu'un ne fait plus partie de mon quotidien. Et puis je me dis que Mathieu Chedid a eu des difficultés personnelles. Il a eu la malchance d'avoir un père bien plus talentueux que lui, ça il n'en peut rien..."

> Un entretien de Christophe Van Impe


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