Bertier: " Je suis le Cesaria Evora bruxellois"

Loin des formats classiques, le projet "Dandy" du collectif Bertier est un ovni, à la fois beau, anachronique et fascinant. Les fantômes d'Alain Bashung et de Serge Gainsbourg se croisent tout au long des neuf morceaux d'un album qui transpire la classe et l'élégance. "Dandy", c'est un univers enivrant. Une oeuvre qui permet de désacraliser la chanson française, et à laquelle a contribué Yan Péchin, le guitariste historique de Bashung. Autour d'une délicieuse bouteille de rhum et avec "Crève-coeur" de Daniel Darc en toile sonore, nous nous sommes très longuement entretenus avec Pierre Dungen (chant et direction artistique), Quentin Steffen (direction artistique, claviers et programmation) et Lara Herbinia (choeurs, web design et images).

Madeleine Bertier s'est fait la malle et est devenue Bertier pour donner naissance à ce "Dandy". A quand remonte l'idée de ce projet?

Pierre: "Le projet est né début 2014. L'idée était de sortir d'un format classique pop-rock et de créer un univers au départ de quelques textes. On n'avait pas envie d'avoir un groupe mais un collectif, d'amener plein de gens d'univers musicaux différents. On a pu bénéficier d'un studio qui s'est construit en même temps que le projet. Je voulais que la musique soit aussi présente, et qu'elle booste les mots."pochette+dandy+3+bon+-+copie-2.jpg

Quentin: "J'ai vraiment pu, en tant que compositeur, commencer à proposer des compositions. Une séparation s'est faite à un moment dans ce projet. C'est parti de quelque chose qui aurait dû être tout petit et qui s'est gonflé, jusqu'à la rencontre avec Yan Péchin."

Comment êtes-vous parvenus à convaincre ce guitariste de légende, connu pour son travail avec Alain Bashung, Jacques Higelin, Miossec, Brigitte Fontaine et bien d'autres?

Lara: "Un jour, Pierre me dit: "je commence à caler. Les seules guitares que j'entendrais bien là-dessus, ce seraient celles de Yan Péchin. J'avais eu l'occasion de le photographier lors d'un festival à Bulle, en Suisse. On avait eu quelques échanges par mail. Il est ensuite venu jouer dans un festival à Bruxelles en compagnie de Chloé Mons. Ce soir-là, je le rencontre pendant 2 minutes 50. Je lui ai posé la question par mail. Il me répond: "Il faut que tu m'envoies un cd, car ma bécane est trop vieille. Mais je te préviens: si je n'adhère pas, je ne le fais pas, car j'ai déjà 10.000 demandes." Je lui explique qu'on n'avait pas les moyens de le payer, mais juste de le loger et le nourrir. Il a écouté et nous a directement répondu qu'il serait de la partie. C'était lui et personne d'autre. C'est comme si on l'avait toujours connu, comme s'il faisait partie de la famille. Il envisage la musique comme une peinture. Ca lui parle, et il essaie d'y mettre des couleurs. C'est ça qui fait sa spécificité, c'est un musicien-peintre. Il pourrait se la péter vu son cv, mais il reste très infantile. Quand il écoute de la musique, il s'émerveille et on a l'impression qu'il a 15 ans."

Quentin: "Je me souviens bien de ce jour-là. J'entends que c'est "oui". A ce moment, je viens d'avoir mon studio et j'ai découvert, à peine un an auparavant, certains morceaux de Bashung. Je commence à stresser. Serai-je à la hauteur? J'appelle mon pote Amaury, qui a mixé le tout et qui a fait un travail de malade sur l'album. Il fallait qu'il m'aide, çar j'étais en panique totale. Yan est venu deux week-ends. Il est arrivé devant chez moi avec 200 kilos de matos. Le premier week-end, il a fait cinq ou six titres en une journée. Il a apporté au moins 30% de l'efficacité de cet album. Quand il travaille, c'est comme un puzzle. Tu ne peux pas comprendre le morceau avant qu'il ne l'ait terminé."

Pierre, comment conçois-tu la création musicale?

Pierre: "Tout part de cette idée de ne rien concéder à la musique. C'est dommage de se dire que, parce qu'on chante en français, il y a les paroles et puis la musique. Bin, je ne crois pas. Je suis par exemple capable de porter la voix beaucoup plus fort, mais c'était inutile. Il fallait que la voix soit considérée comme un instrument. Ceux qui n'étaient pas musiciens mais instrumentistes ne sont d'ailleurs pas restés sur le projet. Les notes vont avec les syllabes, et puis après des choeurs sont posés. Dans cette perspective, la voix ne peut pas aller en puissance car elle raconte une histoire. Je sais qu'il y a une femme qui a chanté très fort "Je t'aime" dans les oreilles de gens à une époque mais... elle est devenue sourde d'ailleurs. Quand tu dis des choses, tu ne peux pas les pousser, les hurler. J'ai aussi une mélodie au chant, mais je vais d'abord défendre les syllabes et les mots qui se suivent. Je défends l'idée que ce qu'on fait, c'est de la chanson à écouter, que c'est de la musique adulte. Je pars aussi du principe que peut-être les gens sont moins cons que ce que certains veulent dire. C'est vrai que certains morceaux doivent être écoutés deux fois. Est-ce un effort? C'est de la chanson de niche. Idéalement, ça devrait s'adresser à tout le monde. Mais dans la société dans laquelle on vit, ce n'est pas le cas et ce n'est pas grave. Je revendique la liberté de créer des choses qui s'écoutent, tout en aimant des choses qui s'entendent. Les artistes doivent avoir la dignité de faire des choses dans lesquelles ils croient, sinon je pense que ce sont des putes. Le principe, c'est que les musiciens ne doivent pas concéder. Tu peux venir avec un texte, mais tu peux aussi ensuite le déconstruire, le retravailler. Comme Bashung l'avait d'ailleurs fait pour "La nuit je mens". Il avait 150 pages tellement les paroles avaient été réécrites, pour au final donner naissance à un morceau de trois minutes. Ce projet-ci était consacré à l'eau, sur le thème de la sirène. Il y a un projet qui est en cours, sur l'air. J'espère travailler sur les quatre éléments. Les textes, c'est un livret. Ce sont des mots qui sont écrits et puis les musiciens interviennent et mettent la ponctuation."DSC_1835.jpg

A quoi devra-t-on s'attendre sur scène?

Pierre: "J'ai une exigence qui est très prétentieuse, mais je l'assume, qui est de jouer dans des centres culturels ou des théâtres et pas dans des salles rock ou des festivals en plein air. Je n'ai pas envie de partager une affiche, car ça ne correspond pas à ce que j'ai envie de faire. Je risque de m'y retrouver devant des gens qui n'en ont rien à faire de moi, et moi je n'en ai rien à faire d'eux. Il faut être franc. Les gens pensent que c'est un bonheur, mais non. On aura une résidence du 31 août au 2 septembre, et on espère tourner au début de l'hiver. Ce ne devrait pas être impossible car ce qui est sorti intéresse. Maintenant, il faut le concrétiser. Ce sera un concert de 45 minutes, sans reprises, sans être dans la performance. Ce n'est pas ce que j'ai envie de faire sur ce projet-ci. C'est une présentation de projet, et une promesse sur ce qui va venir après. C'est anti-commercial de dire ça, mais c'est comme ça. On ne proposera pas non plus une simple reproduction de l'album, je sais qu'il y en a qui aiment mais je trouve ça anxiogène. En ce sens, j'aurais beaucoup aimé voir Daniel Darc en concert, car il n'était pas dans cette logique."

Quentin: "Sur scène, on va mélanger toutes les disciplines. Il y aura notamment des projections. Ce sera vraiment l'univers de l'album."

Revendiquez-vous le côté un peu anachronique de votre musique?

Pierre: "Nous, on essaie de faire des choses vivantes et intéressantes. Je ne vais pas faire de la techno, car j'aurais l'air d'un débile. Mais j'aime rencontrer ces gens, car je suis convaincu qu'il y a quelque chose qui se passe à ce niveau. Et puis les membres du collectif sont plus jeunes que moi et me font découvrir des groupes, d'autres idées d'arrangements. Mais c'est vrai que le secteur est peuplé de vieux qui veulent faire jeunes. On s'en fout d'être jeunes. La jeunesse, c'est extrêmement court et il faut en garder les parfums. La jeunesse, c'est un état d'esprit, une curiosité, des envies,... Neil Young, qui fait son âge, lui il continue à créer des choses passionnantes. Chez David Bowie, tout est cohérent. En plus, ces gens-là ont démontré qu'il est possible d'être à la fois populaire et très exigeant dans ce que tu fais. Au final, il n'y a que ça qui compte."

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Quel regard portes-tu sur la langue française dans la création musicale?

Pierre: "Chanter en français, pour moi, ce n'est pas porter un drapeau. Je ne vais pas le faire en anglais, car sinon je ferais comme tout le monde et je le ferais moins bien que beaucoup. Moi, je suis le Cesaria Evora bruxellois (je n'ai hélas pas sa belle voix, je parle de l'intention). Elle chante en cap-verdien, et je trouve ça merveilleux. On devrait tous chanter en cap-verdien, c'est notre liberté. Si je chantais en anglais, je ne chanterais pas juste (dans tous les sens du terme). En plus, même quand les musiques sont belles, si les paroles ne me touchent pas, je suis littéralement incapable de sortir un mot. Et puis il y a des trucs impressionnants qui sortent en français aujourd'hui, comme Camelia Jordana, Florent Marchet, Babx,..."

On entend aussi des choeurs en russe, sur "Elle a des envies". D'où cela vient-il?

Lara: "Je ne peux pas t'expliquer ce qui m'est passé par la tête. J'ai entendu ce morceau "Elle a des envies", et j'ai eu envie de poser ce vieux chant populaire, que me chantait ma maman, et qui me prend aux tripes."

Sur l'album, il y a notamment une référence au "Melody Nelson" de Gainsbourg. Mais c'est surtout l'âme de Bashung qui transpire des morceaux. Pierre, si tu devais en citer un de lui, ce serait lequel?

Pierre: "Tous les gens que j'ai écoutés, c'était dans une optique de défi. Je pourrais te dire "La nuit je mens", que j'ai dû écouter des milliers de fois jusque très tard de façon obsessionnelle pendant des moments difficiles. L'album "L'imprudence", je ne peux pas te sortir un morceau mais c'est quelque chose qu'on ne pourra plus se permettre. C'est Léo Ferré qui me plaît complètement. Sur "L'imprudence", ce n'est jamais exagéré. J'aime aussi la spontanéité. Un artiste, ce n'est pas un intellectuel. Idéalement, il faudrait rester dans une recherche et une provocation permanentes. Surtout ne pas institutionnaliser et remettre des médailles à des artistes."

> Un entretien de Christophe Van Impe

> Photos de Lara Herbinia


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