Hippocampe Fou: "Je suis fasciné par Stanley Kubrick et Lars Von Trier"

En deux albums, Hippocampe Fou est parvenu à réinventer le rap hexagonal, comme Dionysos l'avait fait avant lui avec le rock français. On y plonge dans un univers onirique et enfantin. Sa volonté de se renouveler sans cesse, il l'a trouvée dans ses références cinématographiques qui vont de Stanley Kubrick à Lars Von Trier. La délire aquatique, c'est fini. Désormais, avec "Céleste", Hippo s'élève vers les nuages. Mais c'est Hippo1.jpgpourtant sur la terre ferme, juste avant son concert au Bota, que nous sommes passés à table avec lui.

Seb, avec "Céleste", tu passes du monde aquatique à quelque chose de plus aérien. Tu comptes consacrer un album à chaque élément?

"Peut-être, oui. J'ai déjà bien exploré le domaine aquatique, tout ce qui est marin, sous-marin, abyssal. J'avais envie de partir dans un autre univers, tout en restant logique et cohérent par rapport à ce que j'avais installé. Je me suis donc dit qu'il fallait suivre le voyage d'une petite goutte d'eau, qui s'évapore et qui s'élève vers les nuages. Basons l'action de notre album dans le ciel. Après évidemment, il y a des morceaux qui parlent de choses qui me sont personnelles. Tout artiste, même s'il est dans un univers délirant, est obligé d'y mettre un peu de lui-même. Sinon, ça peut sonner faux. Quand j'interprète les morceaux, j'ai envie de me reconnaître dans les thèmes abordés, et de ressentir quelque chose. Mais c'est vrai que, quand on est dans un univers fantaisiste, magique et enfantin, on joue parfois un rôle, on fait semblant. Ici, j'avais envie d'avoir la posture d'un rêveur, d'un gars qui veut faire un voyage au-delà des nuages. Il y a une suite logique dans les morceaux, que moi je vois en tout cas. Après, je peux comprendre que ça ne saute pas tout de suite aux oreilles de l'auditeur, mais ça a été construit comme ça textuellement et musicalement. Et le show est à l'image. On a cette idée d'emmener le public en voyage. On revient souvent avec cette phrase "On va s'envoyer en l'air", car le double sens me plaît bien. L'idée, c'est de se divertir et de passer du bon temps. Et s'il y a quelques petites phrases qui peuvent interpeler ou susciter la réflexion du spectateur, tant mieux."

Ce que tu fais est très loin des clichés du gangsta rap ou du rap engagé. Proposer quelque chose de plus léger et de différent, c'est une volonté?

"Je suis surtout fidèle à ce que je suis, Je grossis les traits, je fais une espèce de caricature, mais je n'essaie pas de jouer un rôle. L'idée, c'est que je puisse me reconnaître. Je suis à des années-lumières de tout ce qui est gangsta, et je ne suis pas non plus dans quelque chose de revendicatif. Mais ça ne veut pas dire que je n'aime pas ce type de rap. Le gangsta, je ne le prends pas au premier degré, je le Hippo2.jpgprends comme un divertissement. Je sais que ces types jouent des personnages, et ça peut me faire sourire. Et puis le côté engagé, avec des revendications, ça me parle aussi. Mais moi, je suis plutôt quelqu'un de rêveur, dans la lune, dans un truc un peu onirique. L'idée, c'est de parler de ce que je suis et de ce à quoi je rêve."

Et tu as forcément été influencé par les grands maîtres de la chanson française qu'écoutaient tes parents...

"Oui, ma maman est française et elle a grandi en écoutant des trucs un peu hippies sur le tard et les grands classiques de la chanson française comme Brel, Barbara, Brassens et même Dutronc. Et puis, j'ai découvert Boby Lapointe plus tard. Quand je suis sorti du lycée et que j'ai commencé la fac de ciné, je me suis plongé dans la musique et je me suis pris d'affection pour l'écriture. Le texte passe vraiment avant la musique. Après, quand je te dis ça, c'est aussi un peu faux. Car j'écoutais aussi du rap américain, et là j'aimais la musique et le flow. Je ne m'amusais pas à traduire ce qu'ils racontaient, je captais leur univers au-travers des clips et je comprenais de quoi ça parlait. J'aimais bien le rythme créé par les mots. C'est ça qui m'a amené petit à petit à créer mes propres morceaux. Après tout le côté musical, chanter, faire des harmonies, ce sont des choses que j'ai apprises sur le tas. Je n'avais pas cette formation, même si mon père est musicien et que je l'ai vu travailler pendant des années. C'est une passion qui est née quand j'avais 17 ou 18 ans. J'ai bossé et ce n'est q'en 2006 que j'ai écris mes premiers morceaux potables. J'ai mis trois ans avant de sortir quelque chose de correct, selon moi. Et puis, j'ai créé un univers."

En quoi ta formation cinématographique t'a-t-elle aidé à construire cet univers?

"Cela m'a beaucoup influencé. Il y a deux aspects. Il y a l'aspect références, qui consiste à aller piocher dans plein de films qui ont pu me plaire. Sur le premier album, sur "L'Hymne au cinéma", je m'étais fait plaisir. Je voulais y faire entrer tous mes films préférés. L'autre aspect, c'est le côté storytelling, raconter une histoire le temps d'un morceau avec une chute, un climax, des trucs de scénario quoi. J'envisage chaque morceau comme un petit court-métrage, je pars d'un point vers un autre en faisant évoluer le personnage. Après, il y a aussi le côté montage, où là on est plus dans la forme. Je construis des fois certains morceaux avec des assemblages de textes écrits à différents moments. L'idée, c'est de fluidifier tout ça et de trouver une cohérence dans l'enchaînement des phrases. Ce sont des morceaux qui évoluent plus sur de la punchline, tu enchaînes les phrases les plus pertinentes, tout en essayant quand même d'avancer un peu. J'ai besoin de construction, et pour ça le ciné m'a beaucoup aidé."

Tu as d'ailleurs commencé par des capsules sur internet. C'était une manière de concilier tes deux passions?

"Vers 2006, j'ai rencontré des membres d'un groupe qui s'appelait "La Secte Phonétik". Ils m'ont pris dans leur secte et c'était génial car j'apprenais et je découvrais un monde qui était tout neuf pour moi. Je voulais absolument qu'on fasse des vidéos. On était aux balbutiements de Dailymotion et Youtube. Je n'avais plus la tv, et je passais donc mes journées sur internet."

La fameuse vidéo avec le lama, c'était vraiment chez toi?

"C'était chez un pote. Je vivais déjà en couple, et ce n'étais pas si bordélique que ça chez moi. Je m'amuse à brouiller les pistes. Après, si j'étais célibataire, peut-être que ce serait comme ça chez moi. Sur l'album, il y a un morceau qui s'appelle "Presque rien", qui est un peu un "Lama" Hippo3.jpgréactualisé. Le "Lama", c'était une manière de me dévoiler à-travers ce qu'il y a chez moi. On y voit mes influences, les cinéastes que j'aime, du fait que je ne sache pas faire à manger. Sur "Presque rien", l'idée c'est de faire une liste de choses qui me sont essentielles et que j'emmènerais sur une île déserte."

Quel public parviens-tu à toucher?

"Ca dépend, car le rap peut revêtir plein de formes. Maintenant, c'est vrai qu'il y a toujours un monopole du rap un peu gangster. Il y a quelques années, on en est un peu sorti avec les p'tits jeunes de 1995, qui proposaient un rap positif et plus à l'ancienne. Là, il y a Bigflo et Oli que j'adore. C'est génial ce qu'ils font et je leur souhaite bonne route. Mais mon public, il est assez varié. J'aimerais toucher un maximum de gens. Des adeptes de rap assez ouverts pour tolérer ce type de rap. Des gens qui n'écoutent pas de rap, mais qui aimeront l'énergie. Et aussi des gens plus âgés, qui seront touchés par les textes. Le public rap, je crois que je l'ai. Maintenant, j'aimerais que ça s'élargisse vers ce public plus adulte, même si j'ai moi-même toujours un côté très enfantin. Mais, sur ce deuxième album, il y a quelque chose de plus mélancolique. C'est comme ça quand on grandit. Les étoiles s'éteignent, et il y a des désillusions. C'est ça le concept du premier morceau: on sent bien que les rêves s'éteignent petit à petit mais gardons les quand même un peu et essayons de rester positifs. Rêvons tant qu'on peut rêver. Forcément, ma vision du monde est différente d'il y a quelques années. Certains m'ont dit qu'ils trouvaient l'album sombre, que je ne serais plus un fou chantant dans le style Charles Trenet. Mais c'est comme ça, j'ai évolué. Et l'évolution, c'est ma vision de l'artiste. Il n'y a rien de pire que de faire deux Hippo4.jpgfois la même chose, et c'est ce que je reproche à beaucoup de rappeurs. Quand ils ont trouvé une formule, ils la refont jusqu'à l'usure. Moi, ce n'est pas ça que j'aime. Moi, j'aime Stanley Kubrick ou Lars Von Trier, des cinéastes ou des créateurs qui ont toujours cherché à se renouveler. C'est ça qui est beau dans l'art."

Tu cites finalement plus de cinéastes que d'artistes musicaux...

"En musique, je pourrais te parler de Camille par exemple. Sa démarche est très bonne, même si je n'ai pas aimé tous ces projets. Mais elle a l'audace de proposer quelque chose de neuf à chaque fois. Kubrick, c'était son concept, sa marque de fabrique. Il voulait tester tous les genres. Il a fait deux ou trois films noirs que tu pourrais mettre dans le même sac. Mais, à partir de "Lolita", il a touché à tous les genres. Bon, il a fait deux fois des films de guerre, mais pas avec la même approche. Lars Von Trier, lui, c'est mon réalisateur préféré. Il a ce côté de Kubrick où il n'a pas envie de se répéter, mais en plus il veut faire des choses qui n'ont jamais été faites. Je l'ai vu en interview et, même si c'est sans doute ironique, il joue sur ce côté "Je suis le plus fort". J'aime tellement ce qu'il fait, que je suis d'accord avec lui. Quand il débarque dans un festival, son film ne ressemble à aucun autre. Il a tout le temps des idées de fou. "Dancer in the Dark" avec Björk, j'ai adoré et j'ai pleuré. C'est un gros mélo. Si tu l'avais donné à un réalisateur américain, ça aurait été sirupeux, avec une grosse musique. Lui, il a trouvé le décalage et la justesse de la mise en scène, qui fait qu'il y a un gros malaise. Ce que j'adore, c'est qu'il sait manipuler le spectateur et qu'il est cruel. Et moi aussi, je suis un peu cruel. Ses personnages souffrent énormément, et c'est cathartique. Quand tu vas voir un de ses films, tu sors de là en te disant: "finalement, ma vie est pas mal..."

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