Julien Sagot: " A Bruxelles, tu as de la place pour penser et respirer"

Julien Sagot, on l'avait connu avec Karkwa. Son groupe rangé aux oubliettes, il revient en solo avec "Valse 333", un album aussi beau qu'inclassable. Il débarquera de Montréal pour un concert à la Rotonde du Botanique le 3 mars. Fou amoureux de Bruxelles, il s'impatiente déjà...

Alors Julien, ça te fait quoi de bientôt revenir à Bruxelles?

"Je piaffe d'impatience. Quand j'étais petit, je venais en vacances à Ostende. Je suis venu également venu aux Francofolies de Spa et deux fois à Rotonde. Elle est absolument magnifique cette salle.Je trouve Bruxelles plus belle que Paris, car elle reste humaine. Paris, ça devient noir et agressif. Ici, tu as de la place pour penser et respirer. Au départ, je ne pensais même pas venir défendre mon album en Europe. Avec Karkwa, ça avait été difficile. J'ai une vie assez simple, ma femme est artiste aussi, et j'ai deux enfants. Je ne peux pas faire de folies."Sagot_2014_001_HR©SandraLarochelle.jpg

Pourquoi cette réticence à faire de la promo en-dehors de Montréal?

"On nous boude un petit peu, surtout la France. La Belgique a plus de sensibilité. En France, on prétexte directement qu'on ne comprend pas ce qu'on dit, et ils ferment la porte. Ils sont un peu étriqués, parce qu'ils ont tout ce qu'il faut chez eux. Je trouve ça dommage. Finalement, nous sommes tous francophones. Leurs musées, c'est bien beau, mais ça reste un musée. La langue elle change, elle évolue. Il y a aussi de la culture intéressante au Canada, en Afrique francophone, en Belgique,... En France, je n'ai pratiquement rien eu en interview. Et là, j'arrive à Bruxelles, à une heure de train, et je n'arrête pas. J'ai joué à France Inter. J'y ai fait deux morceaux, mais je n'ai pas eu d'interview. En Belgique, il y a une très grande culture. Et qui, sensiblement, ressemble plus à celle de Montréal. C'est stimulant, et enrichissant culturellement."

Au Canada, est-ce facile pour un artiste chantant en français de s'imposer auprès de la population anglophone?

"De plus en plus, mais il y a quand même un travail à faire. Surtout sur le plan politique. On doit comprendre que les anglophones qui restent à Montréal sont sensibles à la langue française. Ce ne sont pas les mêmes qu'à Toronto. Sinon, ils déménageraient. Non, ils restent là car ils veulent garder ce mélange. C'est juste une vision politique à changer. Le Québec se construit avec les francophones, les anglophones mais aussi les Italiens et d'autres. C'est pour ça que j'ai notamment travaillé avec Patrick Watson. Des musiciens francophones jouent aussi avec Timber Timbre. Mais pour moi, de toute façon, la musique passe bien au-delà de la langue. Moi, je suis plus dans le son que le sens. Je suis attaché à l'esthétisme sonore. C'est un jeu pour moi. Et puis il y a un défi de le faire en français. Je place les mots sur la musique."Sagot_2014_004_HR©SandraLarochelle.jpg

Es-tu issu d'une famille de musiciens?

"Absolument pas. Mon père est pâtissier. J'ai couru pour me sauver du pétrin. Mais ils étaient attentifs. Ma mère aimait la musique classique, et mon père le rock. Il y avait quand même des disques avec de la matière à la maison. Il y avait beaucoup de Beatles. Et notamment le "Ram" de Paul McCartney, qui m'a ouvert les portes sur l'imaginaire. C'est un disque époustouflant dans sa composition, dans sa construction mélodique. C'est même un précurseur de la musique hip-hop. Cela ne sert à rien d'avoir 50.000 oeuvres chez toi. Si tu en as deux bonnes, c'est gagné. Et tu dois faire écouter ça à tes enfants. Les miens, je les éduque à la musique. Ma fille fait du piano. Mais je leur laisse de la liberté, il faut que ça vienne d'eux. Le pipeau et la flûte, c'est bon... En 2016, on pourrait tout de même commencer à faire entrer des pianos à l'école. Je me suis un peu fait moi-même. Je n'avais pas de repère, et j'étais autodidacte. Après, avec le groupe, j'ai commencé à étudier les percussions latines. Encore aujourd'hui, j'aime trop de choses et je n'arrive pas à ma canaliser."

Quels sont les artistes contemporains qui t'inspirent?

"J'adore Connan Mockasin. Pour moi, ça a été renversant. Timber Timbre évidemment aussi. J'écoute beaucoup de musique classique. Il n'y a pas plus ouvert que moi. J'ai le coeur percé. En cinéma, j'ai vu un film qui s'appelle "Cemetery of Splendour". Il n'y a quasiment pas de musique. Mais la dernière scène, c'est du spoken word en Sagot_2014_008_HR©SandraLarochelle.jpgthaïlandais. Et j'ai trouvé ça d'une beauté incroyable. Je me suis promis que sur le prochain album, j'aurai des featurings thaïlandais."

Avais-tu cette volonté de faire quelque chose de très différent de ce que tu faisais avec Karkwa?

"Je n'aurais pas pu copier ce que je faisais avec Karkwa. Quand mon groupe s'est séparé, j'ai tout de suite pris une guitare et un piano, et j'ai composé assez rapidement. J'avais vraiment envie de passer à quelque chose de plus lo-fi, de plus déconstruit, de plus réfléchi. L'important, c'est de rester créatif et de trouver des façons de le faire. Je suis passionné. Il y a tellement de possibilités. C'est tout le temps du bonbon. Le premier jet, c'est essentiel. Il faut garder les erreurs et les accidents, et ne rien jeter. Je le vois en regardant ma femme peindre. Je ne me vois pas faire deux fois la même chose. Pour le prochain album, je donnerai un coup de volant. J'ai envie d'explorer. L'argent, qu'est-ce que j'en ai à foutre? Je n'ai envie de plaire à personne. J'en faisais un peu avec Karkwa à la fin, et ça s'est arrêté. Basta. Les trophées et les prix, je m'en fous."

> Un entretien de Christophe Van Impe


 

 

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