Les Innocents (à la Madeleine, le 31 mars): "L'industrie de la musique va vers le luxe"

Les Innocents seront en concert à la salle de la Madeleine le 31 mars afin de promouvoir "Mandarine". Ce sera déjà leur quatrième passage en Belgique depuis leur reformation. Pour eux, tout a recommencé lors d'un soir un peu fou dans le Magic Mirrors du BSF...

Il y a un an et demi au BSF, vous aviez dû improviser un deuxième concert pour faire face à la demande. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience?

Jipé : "C’était fantastique. Nous avions pris cette décision avec notre manager, alors que nous étions en train de dîner. Bon, Jean-Chri ne le ferait pas tous les jours. Mais moi, je suis un boulimique. Quand je sors de scène, il y a toujours Les Innocents photo 3 Credit Richard Dumas.jpgcomme un goût de trop peu. Le deuxième concert était plus fou. C’était comme l’after du premier. Il s’est toujours passé des trucs dingues en Belgique. Beaucoup de choses ont démarré ici. Le rapport à la musique est un peu plus passionnel chez vous. En France, mon investissement fait que je passe souvent pour un vilain petit canard. En Belgique, tu peux allumer la radio et entendre Elvis Costello. Chez nous, ce serait un miracle. Notre premier concert à l’Ancienne Belgique, ça avait été fabuleux. On a presque tout fait sauf Forest National. J’adore la Rotonde. Tout artiste rêve d'une telle salle."

Jean-Chri : « Ce soir-là, on vivait au présent. On n’avait encore aucune certitude. Pour nous, c’était aussi important que l’album. On a senti que la porte était restée ouverte. »

Avez-vous ressenti un manque de la part du public?

Jipé : "En toute humilité, oui. Cela me semble toujours bizarre car, quand un artiste que j’aime ne sort pas de disque, bin j’en achète un autre. Mais les gens nous réclamaient. Alors que pour nous, il y avait évidemment un manque mais nous étions occupés."

Jean-Chri : "Il y avait en tout cas le manque de jouer ces chansons. Les jouer séparément, ça n'aurait pas eu de sens. C’est une joie de prendre l’émotion des gens."

Jipé : "Comme nous sommes prévoyants, nous avons tout fait pour que ce ne soit pas banal. On a quand même des tubes à jouer, ce qui est une manière d’entrer en collision avec le public. Mais on a aussi des morceaux un peu plus cultes, qui plaisent aux vrais fans. Et puis, il y a les morceaux du quatrième album, que nous n’avions jamais joués. C’était un réel plaisir de les faire vivre sur scène. A chaque fois qu’on part pour jouer deux heures, on voyage beaucoup. »

Revenir rien qu'à deux, c'était une évidence?

Jipé : "Oui, car tout part de là. Le carburant d’une chanson, c’est la combinaison de nos deux voix et de nos deux guitares. On a fait ces erreurs de jeunesse au moment où la technologie est arrivée en 1989. Le morceau « Un homme extraordinaire » a par exemple été composé tout à fait à l’envers. Deux ans plus Les Innocents photo 1 Credit Richard Dumas.jpgtard, on l’a joué à deux guitares et il a pris son sens. Là, on est complètement là-dedans. La production vient après. On a travaillé pendant un an, avec un téléphone comme bloc-notes."

Jean-Chri : "Nous étions restés sur une période où chacun était dans sa chanson. On avait besoin de retrouver une gymnastique, de se faire plaisir, de se surprendre et de mélanger nos voix."

Jipé : "Refaire des chansons ensemble, ça a scellé nos retrouvailles. Le différend qu’il y avait eu, avec le départ de Jean-Chri, c’était notre séparation à nous. Ce n’est pas pour minimiser le rôle des autres, mais le reste n'était qu'un groupe. Sans eux, on peut se débrouiller. On est bien tous les deux. Au-delà de ça, il y a un choix esthétique. En jouant ces chansons à l’état de squelette, on abolit la distance."

Jean-Chri : "On n’a jamais vraiment eu un son de groupe. On a eu des sons de groupes. On a fait de la pop, du folk,… Finalement, la force d’être à quatre ou cinq n’était pas notre meilleur outil."

Les reformations étant rarement un succès, n'avez-vous pas eu peur de l'échec?

Jean-Chri : "Même la nôtre n’est pas toujours un succès. Les choses changent, et on doit se battre. Mais c’est en tout cas un succès d’un point de vue personnel et de l'accueil du public. On prend la chaleur et l’enthousiasme des fans. Aujourd’hui, on parvient à en profiter. A l’époque, on ne faisait pas gaffe aux retours. Et on se sent mieux, ça vaut bien une séance de psychanalyse."

Jipé : "Je suis un grand fan de musique, et les reformations sont souvent scabreuses. Quand CrowdedLES INNOCENTS Mandarine.jpg House s’est reformé, je n’ai écouté l’album que deux fois."

Jean-Chri : "Pour nous, être à deux, c’est aussi quelque chose de nouveau. Comme, je crois, chacun de nos albums a été une expérience. Bon, on ne vous cache pas que le nom aide…"

Jipé : "On n’aurait en tout cas pas pu revenir sous un autre nom."

Pendant la longue pause du groupe, il y a eu l'arrivée d'Internet...

Jean-Chri : "Et nous ne sommes pas encore les plus doués. On a eu quelques réprimandes de notre producteur. Sur toute la tournée, j'ai dû faire un post sur Instagram! Aujourd’hui, il faut être plus que jamais la locomotive du projet."

Jipé : "Pour moi, c’est un effort un peu surhumain de vivre l’histoire et de la raconter en même temps. Cela m’enlève une énergie motrice. Qu’il y ait un troisième média là-dedans, ça me pompe de l’énergie. Moi, le seul moment où j’écris, c’est quand je fais des chansons."

Comment faire face à la mutation de l'industrie musicale?

Jean-Chri : "Les disques se vendent de moins en moins, et c’est frustrant. Mais ça doit être encore plus dur pour un artiste qui débute aujourd’hui. A notre époque, les concerts restaient une réalité économique. Franchement, je ne sais pas comment ils font… "

Jipé : "On est dans l’œil du cyclone. Tout est en mutation, on doit se réinventer. Les Innocents, c’est très classique. Mais dans notre autres expériences, on est déjà un peu dans le maquis, avec des Les Innocents photo 2 Credit Richard Dumas.jpgconcerts en appartements par exemple…"

Jean-Chri : "La musique qu’on fait a tendance à disparaître des radios. C’est ce qui me fait le plus mal. Or, c’était notre récompense. Même si nous sommes encore privilégiés par rapport à d’autres."

Jipé : "Une partie de l’industrie de la musique va aller vers le luxe."

Jean-Chri : "Il y a aussi une économie qui a changé dans le concert. Il y a plus d’endroits pour jouer, mais ça reste la galère pour monter une tournée. Quand tu sors un disque, tu n’as plus l’assurance d’avoir 50 dates. Souvent, la prise de risque est trop grande pour les salles. Franchement, nous on a encore de la chance!"

> Un entretien de Christophe Van Impe

> Photos de Richard Dumas

Les commentaires sont fermés.